Il était une fois. Une maison. Qui ressemblait à toutes ces maisons qu’on construisait à cette époque et qu’on appelait – avec révérence – des villas. Comme rêver haut, clair et loin était devenu impossible à cause de la dureté des temps, bien des gens, au prix de douleurs irréparables, arrivaient finalement à réduire leur rêve à la dimension de ce parallélépipède rectangle appelé « villa ». Ainsi, puisque le but de la vie de bien des gens était de pouvoir, au plus vite, déblayer leur neige devant leur maison, la villa représentait un grand progrès social, sans résoudre tous les problèmes. Par exemple, la villa familiale ne prémunissait 1 pas contre la solitude. C’est pour cette raison, d’ailleurs, que les architectes les construisaient toutes proches les unes des autres, presque à se toucher – mais tout de même sur des parcelles autonomes qui procurent une sensation de si merveilleuse liberté. Malgré les efforts des architectes, dès que les gens se trouvent seuls dans leur villa, ils recher- chent fébrilement l’image des autres, triturant les boutons de leur poste de télévision, sautant dans leur voiture pour aller en ville, se tordant presque les doigts dans le cadran de leur téléphone ou courant à la fenêtre pour voir passer quelqu’un et observer la voisine pendre sa lessive sous un ciel ardoise 2 . Cette maison-là jouissait, pourtant, de deux privilèges par rapport à la grande flottille des villas de ce temps-là : elle était posée sur une parcelle un peu plus grande que la moyenne et son jardin finissait – allez savoir par quel tour de passe-passe ! – contre la berge du lac. Il faudrait parler de ce lac, de ses moirures 3 incessantes, de ses lumières du matin, de celles du soir qui semblaient sourdre 4 tout droit du fond des eaux, de sa formidable capacité à absor- ber les gris du ciel, tous les gris, ardoise, souris, perle, etc. Il faudrait. Mais le temps presse. Et, de toute façon, le lac ne joue qu’un rôle secondaire dans cette histoire. C’est bien dommage. Encore aujourd’hui, les gens sont comme ça : dès qu’ils ont quelque chose à eux, au lieu de se détendre et d’en profiter, ils se mettent à serrer les poings, prêts à cogner si on fait mine d’y toucher. Ils supportent très bien qu’on convoite 5 ce qu’ils possèdent, mais pas qu’on y touche.