CHAPITRE PREMIER > Difficile de comprendre la destinee d'Isabelle Eberhardt sans evoquer la vie de sa mere, Natalia de Moerder, nee Eberhardt, a Saint-Petersbourg, en l'an 1838.Natalia ne sait pas qu'il >.La vie du celebre poete ukrainien Tarass Chevtchenko, ne moujik lui aussi, en 1814, donne un apercu de ce que Trofimovsky a pu vivre, enfant : > A cette lecture, on comprend mieux comment et pourquoi, quelques annees plus tard, Trofimovsky fut seduit par les idees anarchistes et libertaires d'un Herzen ou encore d'un Bakounine dont il devint l'ami.Si son imposante carrure, son gros rire et son regard bleu vif teinte d'ironie continuent de faire peur a Natalia, elle finit, malgre elle, par s'attacher a cette figure sortie tout droit d'un roman.Il se passionna egalement pour la philosophie, discipline qu'avait en horreur le senateur de Moerder comme tout ce qui touche aux arts et a la pensee abstraite en general.En decembre 1872, on les retrouve villa des Grottes, rue de la Pepiniere, et c'est a cette adresse, le 24 avril 1873, qu'ils apprennent la mort du senateur Pavel Karlovitch de Moerder.A peine mariee, Natalia doit s'improviser maman aupres de trois enfants qui viennent de perdre la leur : Sofia, treize ans, Alexandra, six ans et enfin Constantin, six mois.Ou trouver la force pour accomplir un tel voyage, et n'est-ce pas pure folie d'envisager ce retour juste au moment ou Constantin commence a aller mieux ?A l'epoque ou Trofimovsky etait encore tout jeune, les oukases*3 restrictifs de Nicolas Ier interdisaient formellement l'acces des fils de paysans au banc des lycees.Un jour, elle somme Alexandre de s'occuper des visas pour rentrer au plus vite en Russie ; le lendemain, elle lui donne l'ordre contraire.En 1825, la revolte des decembristes*1 renforce ses convictions antiprogressistes : plus aucun Russe ne peut quitter l'empire sans son autorisation, les etrangers en visite sont etroitement surveilles.Les medecins qui se succedent lui conseillent un changement d'air : l'humidite de Saint-Petersbourg ne convient ni a madame, ni au jeune Constantin, >.Son beau-pere lui a enfin trouve un excellent parti, cependant il va falloir faire vite car le futur mari a deja soixante et un ans.Il semblerait que Trofimovsky ait choisi la bursa, le petit seminaire, ou les petits paysans comme lui etaient sauvagement traites.Malgre les chatiments corporels et les insultes, il tint bon et finit par apprendre a lire et a ecrire le russe, le grec, le latin et l'allemand.En echange de la nourriture et de quelques lecons, il devenait le domestique de son maitre, mieux que cela, un esclave soumis a toutes ses fantaisies [...].Face a une Natalia epuisee et folle d'angoisse, le precepteur aide, rassure, paie les factures, surveille les enfants ou classe les papiers.Nicolas Ier regne en autocrate absolu sur une Russie qu'il isole du monde afin de la proteger du liberalisme occidental.Voici donc Natalia, pensive dans son salon, imaginant ce beau jeune homme, prince peut-etre, qui bientot la choisira pour epouse.Il s'agit du senateur Pavel Karlovitch de Moerder, veuf et pere de trois enfants, qui cherche d'urgence a se remarier.Habituee a passer des jours entiers a lire des ouvrages romantiques et a rever, elle est vite depassee par l'ampleur des taches domestiques.Entre les enfants a vetir, les cours a donner, le bebe a bercer, les malades a soigner, le precepteur cavale face a une Natalia de plus en plus touchee et reconnaissante.C'est une jeune fille tres douce, assez effacee, aux grands yeux gris reveurs.Natalia s'effondre.